Partagée, densifiée, adaptée : la ville de demain vue par Dominique Cécile Jakob, architecte
Cofondatrice de l’agence Jakob+MacFarlane et commissaire de l’exposition « Vivre avec / Living with », présentée sur le pavillon français lors de la Biennale d’architecture de Venise 2025, l’architecte Dominique Cécile Jakob défend une architecture engagée face aux défis environnementaux et sociaux, au service d’une ville plus durable, conviviale et agréable à vivre.
En 2024, un Français sur quatre de plus de 15 ans disait souffrir de la solitude1. Comment l’architecture peut-elle contribuer à créer ou renforcer les liens sociaux ?
Cela implique d’abord de travailler avec l’histoire des lieux et ce qu’il en subsiste, que ce soit sur le plan matériel ou immatériel. Lorsqu’on prend soin de conserver cette histoire, que l’on respecte les lieux et ce qu’ils ont été, les habitants et usagers s’approprient beaucoup mieux les projets et les liens sociaux se créent naturellement. Pour aider à resserrer ces liens, l’architecture doit aussi veiller à ce que les espaces interstitiels favorisent la rencontre et les échanges. Dans un programme architectural, il y a bien sûr là où on habite et où l’on travaille, mais il y a aussi tous ces espaces intermédiaires – entrées, espaces d’accueil… – qui doivent faire l’objet d’une attention particulière de la part des architectes. Je crois beaucoup, par exemple, aux distributions à l’air libre pour les logements. Lorsqu’on vit dans un village, dès que l’on sort de son salon ou de son entrée, on se retrouve directement dans la rue, sur le trottoir, là où il fait chaud, où il pleut, où il y a du vent. Concevoir la ville, ce n’est pas proposer des lieux aseptisés et hermétiques qui séparent les individus les uns des autres. Pour rompre cet isolement, il faut donc se pencher sur la façon dont, autrefois, les gens habitaient très près les uns des autres, dans une proximité quotidienne qui nourrissait les échanges. L’adaptation de l’espace urbain au changement climatique joue également un rôle dans l’entretien des liens sociaux : si l’on se sent bien dans la rue, qu’on peut y trouver de la fraîcheur en été, on discutera plus aisément avec ses voisins que si l’on sort d’une voiture climatisée pour s’engouffrer aussitôt dans un espace climatisé. Certaines villes sont aujourd’hui mieux adaptées au changement climatique que d’autres, souvent grâce à la façon dont elles ont été conçues il y a plusieurs siècles de cela. Il existait alors un « génie des lieux », une intelligence intuitive de l’environnement qui s’est parfois perdue avec les aménagements du XXe siècle et qu’il serait intéressant de recouvrer.
Parmi les défis auxquels sont confrontées les villes figure également la crise du logement. Quel peut être le rôle des architectes face à cet enjeu ?
Pour répondre à la crise du logement, la mutualisation d’espaces constitue une piste prometteuse qui permet de concilier des ressources économiques en diminution avec un besoin de confort qui, lui, ne faiblit pas. Nous devrions pouvoir mieux adapter les logements au cycle des saisons, en permettant aux habitants de se retrouver en famille dans leur « cocon » lorsqu’il fait froid, et, à l’inverse, de profiter d’espaces partagés au printemps ou en été. Certains de ces espaces mutualisés pourraient être spécifiquement destinés aux enfants, d’autres aux télétravailleurs. En France, nous avons beaucoup de mal à partager nos lave-linge, par exemple. Or ceux-ci occupent en moyenne un mètre carré dans chaque logement. Lorsqu’on connaît le prix du mètre carré, qui peut s’élever jusqu’à 10 000 euros dans certaines villes, il paraît raisonnable de mutualiser cette fonction entre plusieurs foyers. Dans d’autres pays, c’est d’ailleurs une pratique courante. Il en va de même pour les cuisines, que nous devrions pouvoir partager bien plus facilement, d’autant que cela permet aussi de créer du lien. Répondre à la crise du logement passe aussi par la densification et la lutte contre l’étalement urbain. Je vois la densification comme une extension de l’espace urbain à la verticale, un peu comme si la rue du village montait en hauteur ! Tout l’enjeu consiste dès lors à rendre cette verticalité agréable, vivante et habitable.
À l’échelle des quartiers, en quoi la mixité des usages peut-elle contribuer à rendre les villes plus agréables à vivre ?
C’est par la diversité des équipements que l’on peut créer des quartiers vivants. C’est elle qui permet de casser les grandes centralités pour en recomposer de plus petites et renforcer le lien social que nous évoquions. Une ville, ce n’est pas la juxtaposition de quartiers spécialisés, dédiés exclusivement aux bureaux ou aux commerces, ni la séparation artificielle entre une « ville du travail » et une « ville du logement ». Il faut pouvoir s’y croiser le matin, le midi, le soir et le week-end. Lorsqu’on parvient à créer une vie de quartier, les habitants prennent naturellement davantage soin de leur environnement. À l’inverse, lorsque l’on n’habite pas réellement un espace, on ne s’en sent pas responsable. Les notions de ville du quart d’heure et de proximité me semblent donc extrêmement pertinentes. C’est aussi le cas du recyclage de bureaux en logements, qui implique de réfléchir à comment ramener de la vie et de l’activité dans ces zones pour qu’elles redeviennent des micro-centralités où l’on se sent bien. Dans certains grands quartiers de logement, il suffit parfois d’installer quelques équipements pour recréer de la vie, de l’activité, de l’énergie.
Dans un monde idéal, à quoi ressemblerait, selon vous, la ville durable de 2030 ou de 2050 ?
Pour moi, il s’agirait d’une ville-jardin, dans l’esprit de celles qu’imaginaient les utopistes du début du XXe siècle, tels que Tony Garnier. Les transports urbains ne s’y situeraient plus au niveau du sol mais circuleraient dans les airs, rendant la ville encore plus habitable. Ce serait également une ville articulée autour de micro-centralités et de zones de rencontre, où chaque quartier offrirait tout le nécessaire à portée de main. Surtout, elle serait pleinement adaptée au réchauffement climatique, et en particulier à la chaleur, plus difficile à supporter que le froid. Dans cette ville du futur, il faudra donc savoir gérer la circulation des flux d’air pour rafraîchir l’espace urbain, mais aussi penser les ombres que jettent les bâtiments. C’est d’ailleurs l’objet d’un travail que je mène actuellement avec des étudiants autour des ombres urbaines. La ville médiévale ne s’y était pas trompée : l’étroitesse de ses rues créait naturellement des zones d’ombre. Notons aussi, d’ailleurs, que l’eau de pluie y était intégrée au réseau urbain avec beaucoup d’intelligence, tandis que la place du marché et le lavoir étaient propices à la rencontre et à la discussion, y compris entre générations. Au fond, cette ville médiévale pourrait, à bien des égards, constituer une source d’inspiration pour la ville du futur !
Source :
[1] Fondation de France. URL : https://www.fondationdefrance.org/fr/cat-personnes-vulnerables/etude-solitudes-2025
Photo : A Tabaste
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